3 MYTHES QUI ENTRAVENT LE PROGRÈS EN FAVEUR DES PAUVRES

Sous presque tous les plans, la situation mondiale est aujourd'hui meilleure que jamais auparavant. Les gens vivent plus longtemps et sont en meilleure santé. De nombreux pays auparavant récipiendaires de l'aide sont maintenant autosuffisants. L'on pourrait croire que des progrès aussi saisissants seraient globalement applaudis mais en fait, Melinda et moi sommes stupéfaits du nombre de personnes convaincues que la situation mondiale s’aggrave. Penser que le monde ne peut résoudre les problèmes de la pauvreté extrême et de la maladie est non seulement faux : c’est une notion dangereuse. C’est la raison pour laquelle dans la lettre de cette année nous nous attaquons à certains des mythes qui ralentissent nos efforts. Nous espérons que vous ferez de même la prochaine fois que vous en entendrez parler. - Bill Gates

MYTHE 1

Les pays pauvres sont condamnés à rester pauvres

par Bill Gates

J'ai entendu parler de ce mythe concernant de nombreux endroits, mais surtout à propos de l'Afrique. Une recherche rapide sur Internet produit des dizaines de gros titres et d'ouvrages, tels que « Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres » ou « Pourquoi les pauvres restent pauvres ? », etc.

Heureusement, ces livres ne sont pas des bestsellers, parce que l'hypothèse de base est fausse. Le fait est que les revenus et les autres mesures du bien-être de l'homme augmentent presque partout, y compris en Afrique.

Dans ce cas, pourquoi ce mythe est-il si profondément enraciné ?

Je parlerai de l'Afrique un peu plus loin, mais auparavant, examinons la tendance globale au niveau international sur les cinquante dernières années. Il y a un demi-siècle, le monde était divisé en trois : les États-Unis et nos alliés occidentaux, l'Union soviétique et ses alliés, et tous les autres. Je suis né en 1955 et j'ai grandi en apprenant que ce que l'on appelait le « premier monde » était aisé, ou « développé ». La plupart des gens qui vivaient dans le premier monde allait à l'école et vivait longtemps. On n'était pas sûr de ce qu'était la vie de l'autre côté du rideau de fer, mais à en entendre parler, l'endroit nous faisait peur. Et puis, il y avait ce que l'on appelait le « tiers-monde », c'est-à-dire, en gros, le reste du monde. D'après ce que l'on en savait, c'était plein de pauvres qui n'allaient pas à l'école et mouraient jeunes. Pire encore, ils étaient prisonniers de la pauvreté, sans aucun espoir de s'en sortir.

Et les statistiques corroborent ces impressions. En 1960, l'Occident rassemblait presque l'ensemble de l'économie mondiale. Aux États-Unis, le revenu par habitant était de l'ordre de 15 000 dollars par an.1 (Il s'agit là du revenu par personne, donc 60 000 dollars pour une famille de quatre.) En Asie, en Afrique et en Amérique Latine, le revenu par personne était nettement inférieur. Brésil : 1 982 dollars. Chine : 928 dollars. Botswana : 383 dollars. Et ainsi de suite.

Des années plus tard, au cours de mes déplacements, j'ai pu voir ces écarts de mes propres yeux. En 1987, Melinda et moi avons visité Mexico ; nous avons été surpris de la pauvreté qui y régnait. La plupart des maisons n'avait pas l'eau courante ; les gens devaient donc, nous les avons vus, parcourir de longues distances à pied ou à vélo pour remplir des bidons d'eau. Cela nous a rappelé les zones rurales de l'Afrique. Le responsable du bureau de Microsoft à Mexico envoyait ses enfants aux États-Unis pour faire des bilans de santé, afin de s'assurer que la pollution ne les rendait pas malade.

Aujourd'hui, la différence est époustouflante. La qualité de l'air est comparable à celle de Los Angeles (ce qui n'est certes pas une référence, mais c'est sans aucun doute nettement mieux qu'en 1987). On y voit des gratte-ciel, de nouvelles routes, des ponts modernes. Il reste des quartiers pauvres et des poches de pauvreté, mais de manière générale, quand je m'y rends, je me dis : « Wow, la plupart des habitants fait maintenant partie de la classe moyenne. C'est un miracle. »

Regardez cette photo de Mexico, prise en 1980, et comparez-la avec la ville d'aujourd'hui. 

©Corbis, Owen Franken
^ MEXICO 1980, 2011
©Corbis, Keith Dannemiller

La transformation qui ressort de ces photos avant/après est semblable à celle de Nairobi et de Shanghai.

©Corbis, Nigel Pavitt
©Getty Images National Geographic

^ NAIROBI 1969, 2009

©Corbis, John Heaton
©Corbis, Dean Conger

^ SHANGHAI 1978, 2012

Ces photos sont extrêmement révélatrices : elles montrent que l'image mondiale de la pauvreté a été complètement redéfinie au cours de ma vie. Le revenu par habitant en Turquie et au Chili atteint aujourd’hui celui des États-Unis en 1960. La Malaisie s’en rapproche, le Gabon aussi. Et ce no man's land entre pays riches et pays pauvres est désormais occupé par la Chine, l'Inde, le Brésil, et d'autres États. Depuis 1960, le revenu réel par habitant en Chine a été multiplié par huit. Il a quadruplé en Inde, quintuplé au Brésil. Il a été multiplié par trente dans ce petit pays qu'est le Botswana, grâce à la gestion avisée de ses ressources minérales. Aujourd'hui, toute une série de pays occupe ce milieu qui existait à peine il y a 50 ans, et qui rassemble aujourd'hui plus de la moitié de la population mondiale.

Une autre manière d'examiner cette transition consiste à compter les gens au lieu des pays:

La manière la plus facile de répondre à ce mythe qui dit que les pays pauvres sont condamnés à rester pauvres est d'invoquer un seul fait : ils ne sont pas restés pauvres. Même s'il y a clairement des exceptions, de nombreux pays que l'on qualifiait de pauvres jouissent aujourd'hui d'une économie dynamique. Et le pourcentage de miséreux a chuté de plus de la moitié depuis 1990.

Il reste toutefois plus d'un milliard de personnes vivant des conditions de pauvreté extrême. Il n'y a donc pas de quoi se réjouir. Mais il serait juste d'affirmer que le monde a tellement changé que les termes « pays en développement » et « pays développés » n'ont plus raison d'être.

Mettre dans le même paquet la Chine et la République démocratique du Congo rend la situation plus confuse qu'elle ne l'éclaircit. Certains pays soi-disant en développement ont tellement amélioré leur situation qu'on peut dire à juste titre qu'ils se sont développés. Il n'y a qu'une poignée d'États faillis qui ne se développent guère. Pour le reste, la plupart des pays se situe au milieu. C'est la raison pour laquelle il est plus instructif de parler d'États à revenus faibles, moyens ou élevés. (Certains experts font même la distinction entre deux catégories de revenus moyens : inférieurs et supérieurs.)

En gardant cela à l'esprit, je reviens maintenant à la version plus spécifique, plus pernicieuse de ce mythe : « Bien sûr, les tigres d'Asie vont bien, mais la vie en Afrique ne s'améliore et ne s'améliorera jamais. »

D'emblée, il ne faut jamais laisser qui que ce soit vous dire que l'Afrique est dans une situation pire aujourd'hui qu'il y a 50 ans. Au contraire, pendant cette période, le revenu par personne a augmenté en Afrique sub-saharienne, et dans une mesure importante pour certains pays. Après avoir chuté au cours de la crise de la dette des années 80, il a augmenté de deux tiers depuis 1988, passant d'à peine 1 300 à presque 2 200 dollars. Aujourd'hui, de plus en plus de pays se dirigent vers un développement soutenu et robuste, et d'autres suivront. Sur les ces cinq dernières années, sept des dix économies au développement le plus rapide se situent en Afrique.

Ce continent a également fait de grandes avancées en matière de santé et d'éducation. Depuis 1960, l'espérance de vie des femmes en Afrique subsaharienne est passée de 41 à 57 ans, malgré l'épidémie du VIH. Sans ce fléau, elle serait de 61 ans. Le pourcentage d'enfants scolarisés est passé d'environ 40 % à plus de 75 % depuis 1970. Il y a moins de personnes qui souffrent de la faim, et plus de personnes qui ont accès à une bonne alimentation. Si avoir suffisamment à manger, aller à l'école et vivre plus longtemps sont des mesures d'une bonne qualité de vie, alors la vie est définitivement en train de s'améliorer sur le continent africain. Mais ces améliorations ne constituent pas l'épilogue de cette histoire : elles représentent la base d'un progrès plus avant.

Un nombre croissant de pays africains met en place des systèmes de santé communautaires extrêmement rentables (Accra, Ghana, 2013).

Bien entendu, ces moyennes régionales dissimulent de grandes différences entre les pays. En Éthiopie, le revenu n'est que de 800 dollars par personne et par an, alors qu'au Botswana, il est de presque 12 000 dollars. L'on observe aussi ces écarts gigantesques au sein des pays : la vie dans une grande zone urbaine de Nairobi ne ressemble en rien à celle d'un village rural au Kenya. Ne prenez donc pas pour argent comptant les dires d’une personne qui considère un continent tout entier comme une masse uniforme où règnent la pauvreté et la maladie.

L'essentiel : les pays pauvres ne sont pas condamnés à rester pauvres. Certains des pays dits en développement se sont déjà développés. Un grand nombre d'autres les rejoindra bientôt. Les pays qui cherchent encore la voie à suivre n'essaient pas d'accomplir quelque chose d'inédit. Ils ont de bons exemples à suivre.

Je suis suffisamment optimiste pour aller jusqu’à prédire ceci : d'ici 2035, il n'y aura presque plus de pays pauvres dans le monde (selon notre définition actuelle de « pauvre »).2 Presque tous les pays du monde seront ce que l'on appelle aujourd'hui des pays à revenus intermédiaires inférieurs, sinon mieux. En effet, les pays vont apprendre de leurs voisins les plus productifs et tirer profit d'innovations comme les nouveaux vaccins, les semences de meilleure qualité et la révolution numérique. Leur main d'œuvre, soutenue par une meilleure éducation, attirera de nouveaux investissements.

Quelques rares pays seront à la traîne à cause de la guerre, la politique (comme la Corée du Nord, sauf changement radical) ou leurs conditions géographiques (comme les pays enclavés d'Afrique centrale). Et l'inégalité restera un problème : il y aura des pauvres dans chaque région.

Mais la plupart d'entre eux vivront dans des pays autosuffisants. Tous les pays d'Asie, d'Amérique centrale (à l'exception d'Haïti, éventuellement) et du Sud et de la plupart des régions côtières d'Afrique auront rejoint les pays à revenus moyens d'aujourd'hui. Plus de 70 % des pays auront des revenus par personne plus élevés que ceux de la Chine à l'heure actuelle. Près de 90 % auront des revenus plus élevés que ceux de l'Inde d'aujourd'hui.

Ce sera là une réalisation remarquable. À ma naissance, la plupart des pays du monde étaient pauvres. Au cours des vingt années à venir, les pays désespérément pauvres deviendront l'exception plutôt que la règle. Des milliards de personnes auront été extirpées de la misère. Pour moi, l'idée que je vivrai pour assister à cela est tout simplement incroyable.

D'aucuns diront qu'aider presque chaque pays à se développer jusqu'à atteindre des revenus moyens ne résoudra pas tous les problèmes du monde et en exacerbera même certains. C'est vrai, nous devrons mettre au point des sources d'énergie moins coûteuses et plus propres pour éviter que toute cette croissance n'empire la situation climatique et environnementale. Il faudra aussi résoudre les problèmes liés à l'aisance, comme les taux élevés de diabète. Cependant, comme plus de gens seront éduqués, ils participeront à leur résolution. Se rapprocher de l'achèvement des programmes de développement contribuera davantage à améliorer la vie de l'homme que quoi que ce soit d'autre.

MYTHE 2

L’aide étrangère est une grosse perte d’argent

par Bill Gates

Vous avez peut-être lu dans la presse des articles sur l’aide étrangère contenant des généralisations excessives fondées sur des exemples limités. Ces articles citent fréquemment des anecdotes sur les gaspillages dans un programme quelconque, suggérant que l’aide étrangère dans son ensemble ne sert à rien. Après avoir lu ou entendu un nombre suffisant de ces histoires, il est facile d’en déduire que l’aide ne fonctionne pas. Rien de surprenant à ce qu’un journal britannique ait déclaré l’an dernier que plus de la moitié des électeurs voulait réduire l’aide étrangère.

Ces articles ne donnent pas une image fidèle de ce qui se passe dans les pays bénéficiaires d’une aide. Depuis que Melinda et moi avons établi la fondation il y a 14 ans, nous avons eu la chance d’observer l’impact des programmes financés par la fondation et les gouvernements donateurs. Au fil du temps, nous avons vu les gens vivre plus longtemps, en meilleure santé, et échapper à la pauvreté, en partie grâce aux services que l’aide a contribué à développer et à assurer.

Ce mythe selon lequel l’aide ne sert à rien me tracasse. Cela donne aux dirigeants politiques une excuse pour essayer d’en réduire les montants —ce qui signifierait moins de vies sauvées et plus de temps avant que les pays n’arrivent à l’autosuffisance.

Je vais donc essayer de répondre à certaines des critiques que vous aurez pu lire.3 Pour commencer, il faut bien reconnaître qu’aucun programme n’est parfait, et qu’il y a des moyens d’améliorer l’efficacité de l’aide. Et l’aide n’est que l’un des outils dans la lutte contre la pauvreté et la maladie : de surcroît, les pays riches doivent eux aussi procéder à des changements politiques, notamment ouvrir leurs marchés et réduire les subventions agricoles, et les pays pauvres ont besoin de consacrer davantage de ressources à la santé et au développement de leurs populations.

Dans l’ensemble, l’aide est un investissement fantastique, et nous devrions en faire davantage. Elle sauve des vies et en améliore les conditions avec grande efficacité, jetant les bases pour le type de progrès économique à long terme que j’ai décrit dans le mythe no1 (qui en retour aide les pays à se sevrer de leur dépendance de l’aide). Je trouve ironique que la fondation ait la réputation de se concentrer strictement sur les résultats, alors que nombreux sont ceux à faire preuve de cynisme à l’égard des programmes publics d’aide dont nous sommes partenaires. La fondation déploie des efforts considérables pour renforcer l’efficacité de ces programmes et en mesurer les progrès.

L'aide étrangère permet aux réfugiés comme Nikuze Aziza de nourrir leur famille et de rester en bonne santé (camp de Kiziba, Rwanda, 2011).

Le volume de l’aide

Nombreux sont ceux qui pensent que l’aide au développement représente une part importante des budgets des pays riches, et par suite que sa réduction se traduirait par des économies considérables. Lorsque les sondages demandent aux Américains quelle est la part du budget consacré à l’aide, la réponse moyenne est « 25 % ». Si on demande aux gens combien les pouvoirs publics devraient dépenser, le plus souvent ils répondent « 10 % ». J’ai dans l’idée que les résultats seraient similaires au Royaume-Uni, en Allemagne, et ailleurs.

En fait, voici les chiffres réels. Pour la Norvège, le pays le plus généreux au monde, le montant est de moins de 3 %. Il est de moins de 1 % dans les cas des États-Unis.

Un pour cent du budget des États-Unis, cela représente environ 30 milliards de dollars par an. À peu près 11 milliards sont consacrés à la santé : vaccins, moustiquaires imprégnées, planification familiale, médicaments pour la survie des personnes séropositives, etc. (Les 19 milliards restants sont consacrés à la construction d’écoles, de routes et de systèmes d’irrigation, entre autres.)

Je ne dis pas que 11 milliards de dollars par an ne représentent pas beaucoup d’argent. Mais pour mettre les choses en perspective, cela représente 30 dollars par Américain. Imaginez une ligne sur le formulaire de déclaration d’impôts qui dirait : « Pouvons-nous utiliser 30 dollars des impôts que vous payez déjà pour protéger 120 enfants contre la rubéole?»4 Cocheriez-vous oui ou non?

Par ailleurs, il est utile de regarder l’impact général de ces dépenses. Pour parvenir à un chiffre approximatif, j’ai additionné tout l’argent consacré à l’aide au secteur santé par les donateurs depuis 1980. J’ai ensuite divisé ce chiffre par le nombre de décès d’enfants évités pendant la même période. Le total ? Moins de 5 000 dollars par enfant sauvé (et cela ne comprend pas les améliorations de santé qui vont au-delà des vies de jeunes enfants sauvées).5 Cinq mille dollars, cela peut sembler cher, mais n’oubliez pas que les organismes du gouvernement américain fixent généralement la valeur de la vie d’un Américain à plusieurs millions de dollars.

Et n’oubliez pas que des enfants en bonne santé ne se contentent pas de survivre. Ils vont à l’école, puis commencent à travailler, et petit à petit contribuent à rendre leur pays autosuffisant. Voilà pourquoi je dis que l’aide est vraiment une bonne affaire.

Sur ce diagramme figurent les causes principales de décès d’enfants, ainsi qu’un échantillon des programmes d’aide qui se consacrent à la lutte contre ces problèmes. Comme vous le voyez, l’essentiel des efforts cherche à éliminer les plus dangereux de ces tueurs. Ce n’est pas par hasard qu’ils font aussi l’objet des travaux de la division Santé mondiale de la fondation.

Le gouvernement des États-Unis dépense plus de deux fois son budget d’aide à la santé en subventions à l’agriculture. Ses dépenses militaires représentent plus de 60 fois ce montant. Alors la prochaine fois que quelqu’un vous dit qu’il est possible de réduire le budget en faisant des coupes sombres au niveau de l’aide, j’espère que vous leur demanderez ce que cela coûtera en vies humaines.

Corruption

On entend fréquemment dire qu’une partie de l’aide est perdue à cause de la corruption. Il est vrai que lorsque l’aide à la santé est dérobée ou gaspillée, cela coûte des vies humaines. Nous devons éliminer la fraude et tirer davantage de chaque dollar.

Mais n’oublions pas non plus la taille relative du problème. La petite corruption, comme par exemple un fonctionnaire qui demande le remboursement de frais de déplacement inexistants, représente une inefficacité assimilable à une taxe sur l’aide. Nous devons, bien entendu, essayer d’en réduire le montant, mais il est impossible de l’éliminer, pas plus que nous pourrions éliminer les gaspillages dans tous les programmes du gouvernement — ou de n’importe quelle entreprise, d’ailleurs. Supposons que la petite corruption représente une taxe de 2 % sur le coût d’une vie sauvée. Nous devons essayer d’en réduire le montant, mais si nous n’y parvenons pas, devons-nous alors cesser de tenter de sauver des vies?

Vous avez peut-être entendu parler d’un scandale survenu l’an dernier au Cambodge et concernant un programme de moustiquaires imprégnées administré par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Il a été découvert que des membres des autorités cambodgiennes se faisaient verser des pots-de-vin à six chiffres par les contractuels. Des éditorialistes ont publié des gros titres tels que « Comment gaspiller les fonds de l’aide étrangère ». Un article me signalait comme l’une des personnes dont l’argent était gaspillé.

Je remercie les auteurs de leur sollicitude, et la responsabilisation des institutions par la presse est une excellente chose. Mais ce n’est pas la presse qui a découvert le pot aux roses. C’est le Fonds mondial, durant un audit interne. En mettant le problème au jour et en le résolvant, le Fonds mondial a fait exactement ce qu’il devait faire. Il semble difficile de leur demander d’éliminer la corruption et de les punir ensuite pour avoir identifié le faible pourcentage de fonds détournés.

C’est faire là deux poids deux mesures. J’ai entendu des gens exhorter le gouvernement à fermer un programme d’aide quelconque si un seul dollar était détourné au profit de la corruption. D’un autre côté, quatre des sept derniers gouverneurs de l’État de l’Illinois ont été condamnés à des peines de prison pour corruption, et que je sache personne n’a exigé que les écoles de l’Illinois ou ses autoroutes soient fermées.

Melinda et moi n’appuierions par le Fonds mondial, ou tout autre programme, si les financements étaient détournés dans une proportion importante. Le nombre de décès attribuables au paludisme a diminué de 80 % au Cambodge depuis que le Fonds mondial a commencé à y travailler en 2003. Les horreurs que vous avez pu entendre — comme quoi l’aide ne sert qu’à aider un dictateur à construire un nouveau palais — concernent vraiment une époque où une vaste proportion de l’aide était utilisée pour gagner des alliés pour la Guerre froide et non pour améliorer les conditions de vie des populations. Depuis lors, les intervenants ont tous amélioré leur aptitude de mesure. Dans les domaines de la santé et de l’agriculture, en particulier, nous pouvons maintenant valider les résultats et savoir ce que nous obtenons pour chaque dollar dépensé.

Depuis l'an 2000, l'effort mondial de lutte contre le paludisme a permis de sauver 3,3 millions de vies (village de Phnom Dambang, Cambodge, 2011).

La technologie va permettre de plus en plus de lutter contre la corruption. Grâce à l’Internet, les citoyens peuvent plus facilement savoir ce que leur gouvernement est censé faire — par exemple les sommes que doivent recevoir les dispensaires — ce qui leur permet de tenir les autorités responsables. Au fur et à mesure qu’augmentent les connaissances publiques, la corruption diminue et davantage d’argent arrive à sa destination prévue.

Dépendance de l’aide

Autre argument avancé par les critiques : l’aide entrave le développement économique normal, en conservant les pays en état de dépendance vis-à-vis de la générosité extérieure.

Cet argument est faux à plusieurs niveaux. Pour commencer, il met différentes formes d’aide dans le même sac. Il ne fait pas la différence entre l’aide envoyée directement aux gouvernements et les financements utilisés pour la recherche de nouveaux outils tels que des vaccins et de semences. L’argent dépensé par les États-Unis pendant les années 1960 pour développer des récoltes plus productives a diminué — et non accru — la dépendance des pays d’Asie et d’Amérique Latine. L’argent que nous consacrons aujourd’hui à la Révolution verte pour l’Afrique aide les pays à faire pousser davantage d’aliments, ce qui réduit également leur dépendance. L’aide est une source cruciale de financement pour ces « biens publics mondiaux » essentiels pour la santé et la croissance économique. C’est la raison pour laquelle notre fondation dépense plus d’un tiers de ses subventions pour le développement de nouveaux outils.

Ensuite, l’argument selon lequel « l’aide engendre la dépendance » oublie tous les pays qui ont cessé d’avoir besoin d’aide, et se concentre exclusivement sur les cas non résolus les plus difficiles. Voici une petite liste d’anciens bénéficiaires majeurs de l’aide qui, grâce à leur croissance, n’en reçoivent pratiquement plus aujourd’hui : le Botswana, le Maroc, le Brésil, le Mexique, le Chili, le Costa Rica, le Pérou, la Thaïlande, Maurice, Singapour et la Malaisie. La Corée du Sud, qui a reçu un volume d’aide considérable après la Guerre de Corée, est aujourd’hui un donateur net. La Chine, elle aussi donateur net d’aide, finance un volume considérable de recherche scientifique pour aider les pays en développement. L’Inde reçoit un volume d’aide représentant 0,09 % de son PIB, contre 1 % en 1991.

Même en Afrique subsaharienne, la part de l’économie provenant de l’aide représente aujourd’hui un tiers de moins de ce qu’elle était il y a 20 ans, même si le montant total d’aide pour la région a été multiplié par deux. Quelques pays, tels l’Éthiopie, sont tributaires de l’aide, et si nous voulons tous — surtout les Éthiopiens eux-mêmes — arriver au stade où ce n’est plus le cas, je ne connais aucun argument convaincant selon lequel l’Éthiopie serait en meilleure posture aujourd’hui si elle recevait beaucoup moins d’aide.

Les critiques ont raison : rien ne prouve de manière absolue que l’aide soit le moteur de la croissance économique. Mais cela est tout aussi vrai pour n’importe quel autre facteur de l’économie. Il est extrêmement difficile de savoir avec précision quels sont les investissements qui déclencheront la croissance économique, en particulier sur le court terme. Ce nonobstant, nous savons que l’aide contribue à des améliorations dans les domaines de la santé, de l’agriculture et de l’infrastructure qui présentent une forte corrélation avec la croissance sur le long terme. L’aide dans le domaine de la santé sauve des vies et permet aux enfants de s’épanouir mentalement et physiquement, ce qui donnera des résultats en l’espace d’une génération. Selon diverses études, ces enfants deviennent des adultes en bonne santé qui sont plus productifs. Si vous êtes contre ce type d’aide, cela veut dire que vous pensez que sauver des vies n’a pas d’importance pour la croissance économique, ou n’a tout simplement pas d’importance.

La puissance vitale de l’aide est tellement évidente que même ses critiques la reconnaissent. Au milieu de son ouvrage intitulé White Man’s Burden, William Easterly (l’un des critiques les plus connus de l’aide) énumère plusieurs succès dans le domaine de la santé mondiale qui ont été financés par l’aide. En voici quelques-uns :

  • « Une campagne de vaccination en Afrique australe a pratiquement éliminé la rougeole comme cause de décès d’enfants. »
  • « Un effort international a éradiqué la variole à l’échelle mondiale. »
  • « Un programme de lutte contre la tuberculose en Chine a réduit de 40 % le nombre de cas entre 1990 et 2000. »
  • « Un programme régional pour l’élimination de la polio en Amérique Latine après 1985 a fait disparaître cette menace à la santé publique de la région des Amériques. »

Ce dernier point mérite plus de détails. Il existe aujourd’hui trois pays seulement où la polio subsiste : l’Afghanistan, le Pakistan et le Nigeria. L’an dernier, la communauté mondiale de la santé a adopté un plan exhaustif pour l’éradication de la polio à l’échelle mondiale d’ici 2018, et plusieurs dizaines de donateurs ont fourni les financements nécessaires. Une fois que nous nous serons débarrassés de la polio, le monde économisera chaque année environ 2 milliards qu’il consacre aujourd’hui à la lutte contre cette maladie.

L’essentiel : l’aide dans le domaine de la santé représente un investissement extraordinaire. Lorsque je vois la réduction du nombre d’enfants qui meurent aujourd’hui par rapport à il y a trente ans, et le nombre de personnes qui vivent plus longtemps et en meilleure santé, j’ai vraiment confiance en l’avenir. La fondation a travaillé avec un groupe d’éminents économistes et d’experts de la santé mondiale pour déterminer ce qui peut être accompli au cours des années à venir. Comme ils l’ont indiqué le mois dernier dans la revue médicale The Lancet, avec les investissements et les changements de politique qu’il faut, d’ici 2035, chaque pays aura des taux de mortalité infantile aussi faibles que celui des États-Unis ou du Royaume-Uni en 1980.6

Vous pouvez voir combien cette convergence sera spectaculaire :

Replaçons ces résultats dans leur contexte historique. Un enfant né en 1960 avait 18 % de chance de mourir avant son cinquième anniversaire. Pour un enfant né aujourd’hui, le risque est de moins de 5 %. En 2035, il sera de 1,6 %. Je ne connais aucune autre amélioration aussi spectaculaire dans le domaine du bien-être de l’humanité qui ait été accomplis en l’espace de 75 ans.

Pour y parvenir, le monde va devoir s’unir autour de cet objectif, des scientifiques et agents de santé aux donateurs, en passant par les pays bénéficiaires. Si cette vision est reflétée dans la prochaine série d’objectifs du Millénaire pour le développement de l’ONU, cela aidera tout le monde à se mobiliser autour de ce jalon.

Bon nombre de pays à revenus faibles et moyens se développeront suffisamment pour payer eux-mêmes pour cette convergence. D’autres auront besoin de la générosité continue des donateurs, notamment des investissements dans la R&D dans le domaine de la santé. Par ailleurs, les pouvoirs publics devront se doter des politiques idoines. Par exemple, les pays à revenus moyens devraient envisager de taxer le tabac et de réduire les subventions aux combustibles fossiles afin de dégager des financements pour le secteur de la santé.

Et j’espère surtout que nous allons pouvoir arrêter de nous interroger sur l’efficacité de l’aide, et consacrer plus de discussion à son amélioration éventuelle. Ceci est particulièrement important au moment de la transition de la recherche en amont sur les biens publics mondiaux à l’effort de dissémination de ces innovations en aval. Les pays bénéficiaires sont-ils censés déterminer où les dispensaires doivent être construits ou assurer la formation des agents ? Les donateurs aident-ils les équipes locales à acquérir l’expertise dont ils ont besoin pour se passer des experts occidentaux ? Les plus performants partagent-ils les enseignements qu’ils ont tirés avec les autres pays pour leur permettre de les imiter ? Ceci constitue un domaine d’éducation considérable pour la fondation.

J’ai toujours considéré que les disparités dans le domaine de la santé constituent certaines des inégalités les plus criantes au monde : il est injuste et inacceptable que des millions d’enfants meurent chaque année de causes qui peuvent être prévenues ou traitées. Je ne pense pas que le destin d’un enfant doive dépendre de ce que Warren Buffett appelle la « loterie ovarienne ». Si nous atteignons cet objectif de convergence, la loterie ovarienne des résultats de santé pourra fermer ses portes une fois pour toutes.

MYTHE 3

Sauver des vies provoque la surpopulation

par Melinda Gates

Des observations comme celle-ci, nous en trouvons constamment sur le blog de la Fondation Gates, sa page Facebook et son réseau Twitter. Il est normal que les gens s’inquiètent de savoir si la planète peut continuer à répondre aux besoins de la race humaine, surtout à l’époque du changement climatique. Mais ce genre de réflexion a causé bien des problèmes à notre monde. L’angoisse associée à la taille de la population mondiale a une tendance dangereuse à l’emporter sur les préoccupations pour les êtres humains qui composent cette population.

Depuis au moins Thomas Malthus, qui a publié son « Essai sur le principe de population » en 1798, les gens s’inquiètent de scénarios apocalyptiques selon lesquels la production de nourriture serait dépassée par la croissance démographique. Plus récemment, lors de la guerre froide, les experts américains de politique étrangère ont formulé la théorie selon laquelle la famine accroîtrait la vulnérabilité des pays pauvres au communisme. Le contrôle de la population des pays pauvres qualifiés de « tiers-monde » est devenu la politique officielle du soi-disant « premier monde ». Dans les cas les plus graves, ceci signifiait essayer d’empêcher les femmes de tomber enceintes. Peu à peu, la communauté mondiale de la planification familiale s’est éloignée de cette approche unique de limitation de la reproduction pour commencer à réfléchir à la manière d’aider les femmes à prendre le contrôle de leur existence. Ce fut là un changement particulièrement heureux. L’avenir devient durable lorsque nous investissons dans les pauvres et non lorsque nous insistons pour qu’ils continuent à souffrir.

Le fait est qu’une approche de laissez faire au développement —laissons les enfants mourir maintenant pour qu’ils ne meurent pas de faim plus tard — ne fonctionne pas, et heureusement. Ceci ne semble peut-être pas logique à première vue, mais les pays enregistrant le plus grand nombre de décès sont aussi ceux qui enregistrent les plus fortes croissances démographiques au monde. Pourquoi ? Parce que les femmes de ces pays ont aussi le plus grand nombre d’enfants. Bien que les experts ne soient pas tous d’accord sur les raisons précises de cet état de choses, il existe une forte corrélation entre taux de mortalité infantile et taux de natalité.

Les gens disent que sauver des vies provoque la surpopulation. 

Alors que feriez-vous?

Sauvez la population
Sauvez la planète

Prenons le cas de l’Afghanistan, où le taux de mortalité infantile, soit le nombre d’enfants qui meurent avant leur cinquième anniversaire, est très élevé. Les Afghanes ont en moyenne 6,2 enfants.7 Ce qui fait que, même si plus de 10 % des enfants afghans ne survivent pas, selon les prévisions, la population du pays devrait passer de 30 millions aujourd’hui à 55 millions d’ici 2050. Il est donc clair que les taux de mortalité élevés n’entravent pas la croissance démographique (même si personne ne considère l’Afghanistan comme un exemple de prospérité future).

Lorsque les enfants survivent en grand nombre, les parents décident d’avoir des familles moins nombreuses. Prenez le cas de la Thaïlande. Aux alentours de 1960, les taux de mortalité infantile ont commencé à diminuer. Puis vers 1970, après les investissements de l’État dans un programme vigoureux de planification familiale, les taux de natalité ont commencé à baisser. En l’espace d’à peine vingt ans, les Thaïlandaises sont passées d’une moyenne de six enfants à une moyenne de deux. De nos jours, le taux de mortalité infantile de la Thaïlande est pratiquement aussi faible que celui des États-Unis, et les Thaïlandaises ont en moyenne 1,6 enfant.

Le graphique sur le Brésil (ci-dessous) permet de tirer les mêmes conclusions : le taux de natalité a décliné en parallèle au taux de mortalité infantile. J’ai également tracé le taux de croissance démographique pour montrer que la croissance de la population du pays a ralenti avec l’augmentation du nombre d’enfants survivants. Et si l’on traçait les représentations graphiques de la plupart des pays d’Amérique du Sud, les courbes auraient la même apparence.

Ce schéma du déclin des taux de mortalité suivi de celui des taux de natalité s’applique à la grande majorité des pays du monde. C’est un phénomène que les démographes ont baptisé la « transition démographique » et qui a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux universitaires. Les Français sont les premiers à avoir connu cette transition, vers la fin du XVIIIe siècle. La taille moyenne de la famille française a diminué tous les dix ans pendant 150 années consécutives. En Allemagne, les femmes ont commencé à avoir moins d’enfants à partir des années 1880, et en 50 ans à peine la taille des familles s’était essentiellement stabilisée. En Asie du Sud-Est et en Amérique Latine, le niveau moyen de la fécondité est passé de six ou sept enfants par femme à deux ou trois en une seule génération, en grande partie grâce aux contraceptifs modernes disponibles à partir des années 60.

La plupart des pays — à quelques exceptions près en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud — ont maintenant vécu cette transition, et la population mondiale croît de plus en plus lentement chaque année. Comme l’a déclaré Hans Rosling, professeur de l’Institut Karolinska en Suède et l’un de mes fanas des données préférés, « Nous sommes sans doute au nombre maximum d’enfants dans le monde aujourd’hui ! Nous abordons l’ère de l’Enfant Maximum ! »

Étant donné tous ces résultats, ma vision d’un avenir durable est nettement plus optimiste que celle des Malthusiens. Notre planète s’épanouit non pas lorsque nous laissons périr les plus malades, mais plutôt lorsqu’ils peuvent améliorer les conditions de leur existence. Les êtres humains ne sont pas des machines. Nous ne nous reproduisons pas de manière irresponsable. Nous prenons des décisions en fonction des circonstances auxquelles nous sommes confrontés.

Laissez-moi vous donner un exemple : les mères au Mozambique ont 80 fois plus de chance de perdre un enfant que les mères au Portugal, pays qui a contrôlé le Mozambique jusqu’en 1975. Cette statistique effroyable révèle une réalité bien sombre à laquelle sont confrontées les Mozambicaines : elles ne peuvent jamais être sûres que leurs enfants vont survivre. J’ai parlé à des mères qui avaient eu beaucoup d’enfants et en avaient perdu la majorité. Elles m’ont dit que leur deuil était le prix qu’elles payaient pour avoir en fin de parcours le nombre d’enfants survivants qu’elles voulaient.

Lorsque les enfants sont bien nourris, qu’ils reçoivent tous les vaccins nécessaires et qu’ils sont soignés pour les maladies courantes telles que les maladies diarrhéiques, le paludisme et la pneumonie, l’avenir devient nettement plus prévisible. Les parents commencent à prendre des décisions parce qu’ils peuvent raisonnablement s’attendre à ce que leurs enfants survivent.

Les taux de décès ne sont que l’un des nombreux facteurs affectant les taux de natalité. L’autonomisation des femmes, par exemple, mesurée par l’âge au mariage et le niveau d’éducation, est d’une grande importance. Les jeunes filles qui se marient vers leur quinzième anniversaire ont tendance à tomber enceintes plus tôt et donc à avoir davantage d’enfants. Elles abandonnent généralement leurs études, ce qui limite leurs opportunités de s’informer sur leurs corps, les relations sexuelles et la reproduction — et d’acquérir d’autres formes de connaissances qui pourraient les aider à améliorer leurs conditions de vie. Et il est généralement très difficile pour les adolescentes mariées d’exprimer dans leur couple leur désir de planifier leur famille. Je suis récemment allée en Éthiopie, où j’ai eu une longue conversation avec de jeunes femmes mariées, dont la plupart s’étaient mariées à l’âge de 11 ans. Elles disaient toutes vouloir un avenir différent pour leurs enfants, mais les informations sur les contraceptifs dont elles disposaient étaient incomplètes dans le meilleur des cas, et elles savaient qu’en quittant l’école, elles perdaient leur meilleure chance de changer.

En réalité, lorsque les filles se marient plus tard et restent scolarisées plus longtemps, tout change. Lors d’une récente étude portant sur 30 pays en développement, les femmes sans éducation scolaire avaient en moyenne trois enfants de plus que celles qui étaient allées au lycée. Lorsque l’on donne aux femmes connaissances et aptitudes, elles commencent à changer d’avis quant au type d’avenir qu’elles souhaitent.

J'ai récemment passé une après-midi avec une femme du nom de Sadi Seyni, qui tire à peine de quoi subsister pour elle et ses cinq enfants d'une ferme aride dans une région désertique du Niger. Quand elle s'est mariée, adolescente, elle ne connaissait pas les contraceptifs. Aujourd'hui, elle est informée et elle espace ses grossesses de plusieurs années pour protéger sa santé et celle de ses enfants. Je me suis rendu à l'endroit où elle a reçu des informations sur la planification familiale : le puits de son village, où se retrouvent les femmes pour parler. Encore et encore. Pendant notre conversation, une jeune mariée est venue chercher de l'eau. Un interprète m'a expliqué que selon la jeune femme, ses grossesses étaient « la volonté de Dieu » et qu'elles échappaient donc à son contrôle. Sadi m'a laissé entendre que si cette jeune femme continuait à venir au puits et à écouter les conversations, elle finirait par changer d'avis. Même l'éducation informelle qui se produit lors de l'échange de connaissances entre amis transforme la manière dont les gens pensent à ce qui est possible.

Comme des millions de femmes en Afrique subsaharienne, à son mariage, Sadi ne connaissait pas les contraceptifs (Tallé, Niger, 2012).

Il est important de remarquer que le désir de planifier n'est que l'un des éléments de l'équation : les femmes ont besoin de contraceptifs pour mettre leur plan en œuvre. Sadi vit à deux pas d'un établissement de santé mais celui-ci ne dispose pas des piqûres contraceptives qu'elle préfère. Pour les obtenir, elle doit parcourir 16 kilomètres à pied tous les trois mois. Elle est outrée, à juste titre, que ce soit si difficile pour elle de prendre soin de sa famille. De nombreuses femmes comme elle n'ont aucune information sur la manière de planifier leur grossesse de manière saine, et aucun accès à la contraception. Plus de 200 millions de femmes disent ne pas vouloir tomber enceintes, mais n'utilisent pas de contraceptifs. On les prive des occasions de décider comment élever leurs familles. Et comme elles ne peuvent pas déterminer le nombre d'enfants à avoir ou le moment pour ce faire, il est également plus difficile pour elles de les nourrir, de payer pour leurs soins médicaux et de les envoyer à l'école. C'est le cercle vicieux de la pauvreté.

Grâce à l'accès à toute une série de contraceptifs et à des informations sur l'espacement des naissances, des femmes comme Sharmila Devi peuvent élever des familles en meilleure santé (village de Dedaur, Inde, 2013).

En revanche, le cercle vertueux qui démarre avec des soins de santé de base et l'autonomisation s'achève avec non seulement une meilleure qualité de vie pour les femmes et leurs familles, mais aussi une croissance économique importante au niveau du pays. D'ailleurs, l'une des raisons de ce que l'on a appelé le miracle économique asiatique dans les années 80 était la chute si rapide de la fécondité en Asie du Sud-Est. C'est ce que les experts appellent le dividende démographique.8 Au fur et à mesure que la mortalité infantile et la natalité baissent, la pyramide des âges de la population change progressivement, comme le montre le graphe (ci-dessous). Finalement, on arrive à une saillie de personnes en âge d'activité professionnelle maximale, ce qui veut dire qu'une part plus importante de la population est active et participe à la croissance économique. En parallèle, le nombre de jeunes enfants étant relativement réduit, l'État et les parents peuvent investir davantage dans l'éducation et la santé de chaque enfant, ce qui conduit à une croissance économique plus importante à long terme.

Mais ces changements ne se produisent pas par eux-mêmes. Les pouvoirs publics doivent mettre en place des politiques pour aider les pays à tirer profit de l'opportunité créée par les transitions démographiques. Avec l'aide des bailleurs de fonds, ils doivent investir dans la santé et l'éducation, accorder la priorité à la planification familiale, créer des emplois et développer le secteur financier. Mais si les dirigeants mettent en place les priorités stratégiques adéquates, la perspective d'un cercle vertueux de développement à l'origine de la transformation de sociétés toutes entières est extrêmement réelle.

Le cercle vertueux ne relève pas simplement du jargon du développement. C'est un phénomène que des millions de pauvres comprennent parfaitement et qui guide leurs décisions au jour le jour. J'ai le privilège de rencontrer des hommes et des femmes dans des pays pauvres qui font de petits gestes d'amour et d'optimisme qui font progresser ce cercle, comme se priver de tout pour payer les frais de scolarité de leurs enfants. L'avenir en lequel ils espèrent et pour lequel ils travaillent dur, c'est celui en lequel je crois.

Les enfants en bonne santé au début de leur vie lancent un cercle vertueux de développement (Dakar, Sénégal, 2013).

Dans cette vision de l'avenir, les pays actuellement pauvres sont plus riches et plus égalitaires, et leur croissance est durable. La vision alternative, résumée par le mythe malthusien, d’un monde où la pérennité dépend de la misère permanente de certains, correspond à une lecture erronée des preuves et à un manquement de l'imagination.

Sauver des vies ne provoque pas la surpopulation. C'est même tout le contraire. La création de sociétés où la population jouit de soins de santé de base, d'une prospérité relative, d'une égalité fondamentale et d'un accès à la contraception est la seule manière d'assurer un avenir durable. C'est en donnant aux gens la liberté et le pouvoir de construire un avenir meilleur pour eux-mêmes et pour leur famille que nous construirons un avenir meilleur pour tous.

L'AVENIR

Quand on lit tous les jours les journaux, il est facile d'avoir l'impression que la situation mondiale s'aggrave. Bien sûr, il n'y a en soi rien de mauvais à se concentrer sur les mauvaises nouvelles — tant qu'elles sont remises dans leur contexte. Il nous répugne, à Melinda et moi-même, de constater que plus de six millions d'enfants sont morts l'an dernier. Mais nous sommes motivés par le fait que ce chiffre est le plus bas jamais enregistré. Nous voulons nous assurer qu'il continuera à baisser.

Nous espérons que vous nous aiderez à faire passer le message concernant tous ces mythes. Aidez vos amis à replacer ces mauvaises nouvelles dans leur contexte. Dites aux politiques qu'il vous importe de sauver des vies et que vous soutenez l'aide étrangère. Si vous avez en tête de faire un don de quelques dollars, sachez que certaines organisations des domaines de la santé et du développement ont un retour extraordinaire sur l'investissement. Alors la prochaine fois que vous serez sur un forum en ligne et que quelqu'un prétend que sauver la vie d'enfants provoque une surpopulation, vous pourrez expliquer les faits. Vous pourrez aider à instaurer une nouvelle conviction, au niveau international, selon laquelle toutes les vies ont la même valeur.

Nous avons tous l'occasion de créer un monde où la misère constitue l'exception plutôt que la règle, où les enfants ont tous la même chance de s'épanouir, où qu'ils soient nés. Pour ceux d'entre nous qui croient en la valeur de chaque vie humaine, aucun travail en cours n'est source d'inspiration plus forte dans le monde d'aujourd'hui.

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